mercredi 27 mai 2009

Carnet de voyage - 2

Le spleen est passé. Cela doit etre grace à Zac Efron et ma brosse à cheveux magique.

Arequipa est une ville magnifique. Calme. Accueillante. Ça permet de soufler après les émotions de Lima.

Et Ica... le désert. Ce fut ... inattendu et déroutant. Disons simplement que j;aurai gouté aux délices du Pérou. Le reste est à votre discrétion.

Et donc, Arequipa. J;ai un rhume. Tout le monde pense que j;ai la grippe porcine. C;est d;un agréable, je me fais dévisager à tout bout de champ. Mais les rues sont pleines de touristes. Ça me fait du bien, ça me donne l;impression, la confirmation, que tout ceci n;est pas totalement absurde.

L;écriture vient lentement. Il est dur d;avoir du recul quand les émotions sont toujours à fleur de peau. Mais elle viendra. J;ai le temps. Beaucoup de temps.

dimanche 24 mai 2009

Carnet de voyage - 1

Ce soir, Lima a gagné le deuxieme round. Hier, je triomphais de la ville, j;étais la plus forte. Mais aujourd;hui, j;étouffe. Je ne veux plus rester dans cette piece aux briques brunes, avec la douche froide et les incessants moteurs qui rugissent. Je veux rentrer. Je veux vous voir.

Mais aussi inconstante que cette ville, mon humeur aura changée demain. Je serai en route vers les immensités du désert péruvien et je respirerai mieux.

Pour l;instant, j;ai l;estomac noué et meme Pennac ne sert a rien. Il ne reste plus qu;à dormir et attendre.

Et à rever de vous.

mercredi 25 mars 2009

UQAM - Puisque c'est ce dont on parle ces temps-ci

L'UQAM a besoin d'être relancée, elle a besoin d'être carrément refondée.
Un peu de lecture, pour ceux qui y croient.

http://spuqengreve.wordpress.com/2009/03/24/lettre-ouverte-a-robert-proulx/

http://spuqengreve.wordpress.com/2009/03/24/40-lettre-ouverte/

http://spuqengreve.wordpress.com/2009/03/24/pourquoi-une-greve-a-luqam/

samedi 14 mars 2009

Lorient

Au loin, le sifflet du chef de gare perce le silence de l’aube. Il tourne la tête vers la fenêtre. Elle enserre encore plus fort ses jambes, ses mains moites collées contre la peau pliée de ses genoux, et enfonce son menton dans les motifs texturés de la couverture délavée. Ça lui brûle la peau. Le coup de sifflet a jeté un étrange silence sur la rue. Les chiens n’aboient plus. Les mobylettes ne grondent plus. Les soûlons du bar de la gare ne s’époumonent plus. Seul le grésillement de la lampe de chevet empli la pièce. Ils n’avaient jamais remarqué qu’elle faisait du bruit. Ils n’avaient jamais partagé un tel silence, à la naissance du jour. Leur dernière visite remonte à cinq ans, déjà. À la mort de leur grand-père. Le train entre en gare, faisant trembler les briques de la rue Beauvais. Dans la mansarde, ils reçoivent ce frisson impassiblement. Les trains n’ont jamais éventrés les maisons.

Les bombardements n’ont pas cessé depuis trois jours. Les sous-marins cachés dans la pénombre des bunkers allemands de la rade doivent être détruits. Les murs de Lorient éclatent et les hydrangées, encore en fleurs malgré le mois de février, ploient sous le poids des briques qui tombent. Il doit quitter, partir vers la campagne. Sa ville de pierres est en ruine.

Il se retourne et quitte la fenêtre. Il fait un pas vers le lit et la regarde, recroquevillée dans le bleu de la couverture. La chambre bleue. Enfant, elle demandait toujours à y dormir, comme pour faire plaisir à leur grand-mère qui leur avait confié que la pièce lui rappelait sa chambre à la ferme, avant qu’elle ne suive leur grand-père à la ville. Depuis, elle en avait fait son royaume de petite fille. Durant les vacances d’été, elle régnait fièrement sur le petit secrétaire qu’elle pouvait fermer à clé après y avoir enfoui son journal intime, sur la grande armoire de bois massif dans laquelle elle accrochait soigneusement chacun de ses vêtements, sur l’oreiller de dentelle en forme de cœur, sur la petite table à café où elle empilait les coquillages déterrés à la plage. Sur Lorient qu’elle surplombait du haut de sa mansarde bleue. C’était la reine. C’était sa reine. Ce matin, elle est adulte, égarée devant son frère devenu étranger. Les murs ont absorbés tous leurs souvenirs d’enfant. Il ne reste que la vieille tapisserie aux marguerites bleues.

L’automne breton irradie sur la campagne, septembre prépare le sol aux longs mois de grisaille d’hiver. La guerre est finie. Elle est heureuse que les tirs alliers l’aient amené vers elle. Il rêve de lui montrer la ville, de lui montrer la mer les jours de grand vent côtier, ce vent furieux s’engouffrant bruyamment entre les volets, portant l’écume loin sur la grève.

Il lui a tout dit. Jeter d’un coup. Mais elle ne comprend pas quand il lui dit que le monde est trop grand pour lui. Elle n’a jamais voulu comprendre. Elle le regarde, interdite. Ils ne se reconnaissent plus. Debout dans l’éclairage orangé de la lampe de chevet, il courbe le dos. Le toit en pente de la mansarde lui fait de l’ombre. La moitié de son corps se perd dans la noirceur. Elle n’ose pas bouger. Elle craint qu’au moindre mouvement de draps, il s’effrite. Qu’il s’effondre dans ce monde qui lui donne le vertige. Au loin, le coq chante. Le dernier de la ville. Quand il était petit, il se demandait si le coq qui le réveillait tous les matins était le même qui avait chanté il y a soixante ans pour les marins allemands le jour du grand bombardement sur cette base nasale que son grand-père lui montrait à chacune de leur randonnée en vélo.

L’air salin se dépose en fine bruine sur leurs peaux amoureuses. Il lui lèche discrètement la main. Elle goûte encore la terre, mais bientôt elle sera enfant de la mer, comme lui.

Il se tait. Il n’y a plus rien à dire. Les confidences ont été trop lourdes. Elle a le réconfort enroué. Elle est là. Lui aussi. Il aurait voulu lui dire combien le monde le trouve laid. Mais il se tait. Cinq heures trente-cinq, le chef de gare donne trois coups de sifflet. Le train en direction de Paris va partir.

Debout à l’embouchure du Scorff, ils contemplent les structures de béton. La ville a été complètement rasée par les missiles alliés, ils n’ont trouvé au retour qu’une ville morte. Une ville morte pour la France, leur a-t-on dit. Mais les bombes n’ont su raser la base sous-marine allemande.

Il traverse la pièce. Et sort. Elle déplie ses genoux, tend la main et éteint la lampe de chevet. La tapisserie disparaît. Sa chambre bleue aussi. Avec le soleil levant, elle se rendort. D’un sommeil champ de bataille.

mardi 3 février 2009

Bon-papa - Partie 1

Bon-papa

Les routes de Virginie m’ont toujours donné la nausée. Recroquevillée sur la banquette arrière, j’essaie d’étouffer la mutinerie de mes intestins. Peine perdue. Mon père avale les courbes serrées des vallons d’une alarmante nonchalance, me donnant des haut-le-cœur à chaque virage. Une main sur le volant, il entrouvre sa vitre de l’autre. Il va encore s’en griller une. Quand j’étais jeune, les temps étant ce qu’ils étaient, il ne lui venait même pas à l’idée d’aérer la voiture. Maintenant, c’est différent. La fumée secondaire tue. Le nez plongé dans le tissu rêche du siège, j’ai la tête saturée de ces relents âcres que le temps a figés entre les fibres synthétiques et je sens la voiture piquer vers le bas et mon cœur remonter le long de mon œsophage. La fumée secondaire tue, soit. Mais les routes de Virginie aussi. Elles serpentent, s’entremêlent, s’étranglent et ne dévoilent leur jeu qu’au dernier moment. On ne peut savoir s’il faudra virer à droite ou alors continuer légèrement vers la gauche ou si la route prendra fin, mon père n’ayant pu retenir les pneus de déraper vers le prochain fossé, si l’issue du voyage sera, telle que prévue, l’arrivée chez mes grands-parents. Ou la collision sanglante de ma tête contre le pare-brise. On ne peut jamais savoir. Mais les roues se réalignent, l’horizontal reprend le dessus, mon père jette son mégot d’un claquement d’ongle. La collision ne viendra pas.

Je relève la tête et me calme à la froideur de la fenêtre. Les troncs d’arbres passent et se ressemblent et derrière la forêt dense bordant la route se dévoilent en architectures audacieuses les majestueux domaines qui ont bercé mes fantaisies d’enfant. J’aimais alors imaginer qui, d’un haut fonctionnaire d’état ou d’un obscur prince d’Arabie, possédait celle-ci, réplique parfaite de la Maison Blanche, ou alors celle-là, tirée, me semblait-il, des Mille et une nuits. Dans la lumière fade de décembre, elles me paraissent aujourd’hui creuses et maussades, véritables mémoriaux à la grandeur des ambitions américaines.

La voiture fait une légère embardée vers la droite. Mon père n’a pas vu la jeep qui venait en sens inverse, dans le virage. La main de ma mère se crispe sur l’accoudoir, sa mâchoire se serre. Elle ne dira rien. Nous venons d’esquiver une pénible engueulade, et étrangement je n’en suis pas soulagée. Au moins, lorsque leurs voix éclataient encore, je les sentais vivre. J’aurais préféré que ma mère enterre mon père sous sa critique fielleuse, qu’elle lui reproche sa conduite et toutes ses contraventions ultérieures, que mon père accélère pour la provoquer, qu’il menace de tous nous jeter contre le prochain tronc d’arbre au commentaire suivant. J’aurais préféré qu’ils fassent rejaillir les vieilles querelles, qu’elle lui marmonne sournoisement ces insultes qu’elle lui marmonnait déjà quand, petite, je collais mon oreille au plancher de ma chambre pour les écouter se déchirer au salon, qu’il lui crie les mêmes accusations qu’il lui criait systématiquement à l’heure des repas, avant. J’aurais préféré que la jeep nous percute. Que la tôle se froisse. Que nos cous se brisent. Que nos regards se figent. N’importe quoi plutôt que ce silence. N’importe quoi plutôt que de les sentir déjà morts.

Le crissement du gravier sous les roues réveille mon petit frère assoupi à mes côtés. À douze ans, il parvient encore à dormir calmement et à faire abstraction de la tension s’accumulant en crescendo au long des dix heures de huis clos qu’il faut pour aller de Montréal à Washington. Il ne rêve que des cadeaux à l’arrivée, des bandes-dessinées d’un autre temps enfouies dans l’ancienne armoire de l’oncle Paul, celles qu’on pourra feuilleter jusqu’à l’extinction des feux. Du grand jardin aux pruches sentinelles, des parties de cartes sur la table à café après le dessert. Alors quand le gravier crisse, il ouvre de grands yeux, excité. Il ne pense plus aux coups de poing dans le mur, aux bleus sur l’avant-bras, aux valises dans le couloir. Seule compte la présence au bout de l’allée, la silhouette de notre grand-mère qui veille, vigie inébranlable en faction aux côtés des longues colonnes de la maison. Au fur et à mesure que la voiture rejoint le porche familial, je sens les quelques parcelles d’inquiétude restant au creux de ses rides s’atténuer. Elle se tient debout, le dos un peu bossu, ses cheveux blancs parmi la blancheur des colonnes. Même le plus grand cataclysme familial ne pourrait m’enlever la quiétude que m’apporte la vision de ma chétive grand-mère croissant graduellement dans mon champ de vision, de plus en plus belle, de plus en plus importante, jusqu’à prendre toute la place, plus grande les colonnes, plus grande encore que les pruches. Être femme, c’est être ma grand-mère.

Mon père coupe le contact. Un à un, engourdis par le long trajet, nous extirpons nos membres endoloris du véhicule et, un à un, nous avons droit aux embrassades sonores de ma grand-mère. Michel, ils sont là! Sa voix fuse dans le calme du voisinage, mais je ne devine pas mon grand-père, en retrait dans l’ombre du hall d’entrée, les mains dans le dos, attendant que nous allions l’embrasser. Comme il le fait toujours. J’aperçois seulement le rideau du salon s’écarter légèrement. Il est là, il guette. Mais il ne s’est pas levé au son du gravier sous les roues. Comme il le faisait toujours.

Les valises rentrées, nous nous installons au salon. Des bras puissant me saisissent. Mon grand-père m’enlace et m’étouffe de toute sa puissance d’homme, inaltérée malgré les années. Le nez écrasé contre son col de chemise, je voudrais me convaincre que rien n’a changé. Qu’il est exactement comme je l’ai laissé il y a un an, trois ou quatre tâches de vieillesse en plus. Mais quelque chose cloche, quelque chose qui me prend à la gorge. L’odeur de son savon ne m’enveloppe plus. Il sent les relents d’eau de Cologne, les cheveux négligés. La peau flétrie. Mon grand-père sent la vieillesse. Elle lui colle aux habits, elle est derrière ses oreille, jusque sous son jonc de mariage. Elle a attaqué. Et maintenant, elle le gruge lentement, logeant sa traître odeur dans chacun de ses pores. Je m’écarte. Il en a même oublié de tailler sa moustache.

Je fais mine de m’intéresser aux valises et me dépêche d’en amener le plus possible aux chambres. Plantée au milieu de l’ancienne chambre de mon oncle Paul, je me laisse dériver. Même si chaque bibelot, chaque fissure de cette pièce me sont familiers, j'ai l'impression de la comprendre pour la première fois. Les murs sont tapissés de photographies de mon oncle, jeune. Il joue au tennis, discute avec ses compagnons de collège, déjeune sur la terrasse, enterre ma mère dans le sable. Il est beau, insolent d’insouciance comme on l’est à dix-huit ans. Le jeune Paul trône dans sa chambre d'adolescent, omniprésent. Mais aucune place pour l’adulte. Le Paul adulte n’existe pas. Il est mort avant même que je ne sois qu’une vague idée dans la tête de mes parents. Un accident de voiture. Parce que les routes de Virginie tuent.

mercredi 28 janvier 2009

Bon-papa - Partie 2

Je dois m’asseoir. J’étouffe dans cette maison où la vieillesse latente se conjugue à la jeunesse embaumée. Et tout ceci si impudiquement. Les murs, les meubles, les tableaux ne sont que les suaires des gens ayant traversé la vie de mes grands-parents, héritage d’une époque où tout n’était que vigueur et éternité. Ce tableau d’un grand oncle peintre résistant durant la Deuxième Guerre mondiale, ce buste en mémoire de mon arrière-grand-père, ce secrétaire d’une amie d’enfance. Les innombrables photos de Paul. Tous décédés. Et entre ces reliques se meuvent mes grands-parents, déjà enterrés. La maison, qui a toujours été pour moi l’histoire d’une autre époque à découvrir, une époque à m’approprier, ce soir me semble éteinte. Comme si je violais un sanctuaire familial.

La voix de mon petit frère me secoue. Il se demande ce que je fais assise sur le lit à caresser un vieil ours en peluche alors qu’il y a des cartes et du chocolat au salon. Pourquoi résister à une telle logique? Je me lève, le rejoins et, l’empoignant par le cou, lui colle un baiser mouillé sur la joue, ce qui le fait fuir à grand bruit dans le couloir, hurlant que je suis horriblement dégoûtante. J’avale une grande bouffée d’air et lui emboîte le pas.

Au salon, l’atmosphère est calme. Personne n’a eu vent de la tempête qui, moi, m’a prise au dépourvu. La lumière tamisée accentue le beige et le brun des sofas inchangés depuis trente ans. Ils sont si vieux et si mous que ma grand-mère a de plus en plus de difficulté à s’en extirper. À chaque fois, elle doit se donner un élan pour que ses courtes jambes puissent rejoindre le sol, parvenant tant bien que mal à récupérer son équilibre. Seule ma mère, qui a trouvé retraite dans la buanderie, manque au tableau. Je l’imagine, ensevelie dans les effluves de lessive et de vapeur, en train de remettre de l’ordre dans ses idées. Elle doit avoir remarqué, elle aussi. Peut-être est-elle en proie au même trouble que moi. Les mains plongées dans les vêtements sales de ses parents, peut-être ressent-elle un étrange amalgame de dégoût et de compassion en comprenant que c’est elle, à présent, la plus forte. À quel moment tout ceci a-t-il dérapé? Quand son père a-t-il cessé de représenter l’ultime figure d’autorité, de connaissances professorales? Quand les épaules de sa mère ont-elles commencé à se courber vers l’intérieur? Quand la maison immuable de sa jeunesse s’est-elle laissé lentement transformer en sanctuaire?

L’eau cesse de couler. Ma mère émerge de la buanderie et nos regards se croisent. Nous savons ce que nous partageons, ce soir. Mais nous n’en parlerons pas, puisque nous ne nous parlons plus depuis des années. Elle m’a perdue au moment où j’ai compris qu’elle ne serait jamais heureuse. Avec ou sans mon père, cela ne changerait rien. De comprendre qu’elle aimait sa vie ainsi, qu’elle avait fait des engueulades, des mots haineux et de sa solitude son quotidien m’a pétrifié. J’avais douze ans. Abandonner ma mère à son malheur volontaire fut une des décisions la plus ardue de ma vie. Et toutes ces déceptions remontent dans nos regards échangés à travers le couloir. À l’autre extrémité du salon, j’entends mon frère m’appeler pour que je vienne jouer une partie de Rami autour de la table à café avec notre grand-père. Les yeux toujours plantés dans ceux de ma mère, je décèle une faible lueur de consentement à travers la fatigue de son regard. Sans un mot, elle me tourne le dos et repasse la porte battante de la buanderie.

À la dérobée, je détaille mon grand-père. J’en serais sûrement tombée amoureuse si je l’avais rencontré il y a soixante ans. Ce regard perçant, ce large front intelligent et fier, sa moustache carrée, maintenant poivre et sel, qu’il n’a jamais rasé. Il est beau. Je place silencieusement mes cartes pendant que lui, encouragé par la monotonie du jeu, se met doucement à nous parler de sa jeunesse. Il nous raconte son père mort dans la maison familiale à Bruxelles, terrassé par une crise cardiaque au milieu de la cuisine alors qu’il n’avait que quinze ans; sa première rencontre avec notre grand-mère à la soirée dansante de la ville; sa mère, morte trop jeune de tuberculose. Il nous explique la guerre, les années passées au Congo, la reconnaissance par le Sénat américain et le déménagement de la Belgique à la prometteuse Amérique. Des pans entiers de ma généalogie que je pensais connaître comme les paroles d’une comptine, mais qui m’échappent pourtant en cette nuit d’hiver. Auparavant, j’écoutais ces histoires d’une oreille distraite, me disant qu’elles allaient inévitablement être répétées le jour suivant. Mais ce soir, une angoisse sourde dans la poitrine, j’ai besoin de me les graver directement dans la peau. Mon grand-père a vieilli. Je ne peux plus le nier. Il s’étouffe dans ses souvenirs et ses reliques. Et j’ai soudainement peur. Une peur froide et originelle. J’ai peur de la mort de mon grand-père comme on a peur de l’extinction de sa propre mémoire.

La soirée a filé. Ma grand-mère, en s’élançant hors du fauteuil, clame qu’il est tard et que la partie sera remise à demain. Bises, bonsoir et à demain. Tout le monde rejoint ses quartiers. Mon frère et moi nous dirigeons vers la chambre de l’oncle Paul. Je prends soin de m’enfouir sous les couvertures sans jeter le moindre coup d’œil aux murs. Je ne gronde même pas mon compagnon de chambre qui triche avec sa lampe de chevet en lisant un Tintin. Je suis trop abrutie.

Le lendemain, il fait un temps radieux. L’hiver en Virginie est indéfinissable. Une année, le sol est complètement gelé, et la suivante nous prenons un bain de soleil à Noël. Je monte pour le petit-déjeuner. Les immenses fenêtres de la cuisine donnant sur le grand jardin de la propriété inondent la pièce de la crue lumière matinale. Au loin, de nombreuses pensées percent insolemment entre les racines des pruches. La neige montréalaise me paraît à des années-lumière. Autour de la table, toute la famille déjeune, sauf mon grand-père. Il peaufine probablement sa toilette matinale. L’odeur de la veille me revient. Je réprime un frisson, mais me rassure en me disant naïvement que la vieillesse ne peut survivre à une aussi belle matinée. Au bout de la table, mon père a le visage fripé. Il a dû encore dormir sur le fauteuil. Tant pis. Je replonge mon regard dans la cime des grands arbres. J’entends alors ma grand-mère pousser un cri de surprise suivit des exclamations de toute la tablée. Je me retourne. Dans le cadre de porte, je vois mon grand-père, debout, dans son peignoir bleu élimé, les bras ballants.

Il a rasé sa moustache.

Ce n’est plus mon grand-père qui se tient debout devant moi, vulnérable. C’est Paul. C’est mon oncle Paul, s’il avait eu un jour quatre-vingts ans. Si les routes de Virginie ne tuaient pas.

dimanche 18 janvier 2009

Sans titre

ramons vers le continent sauvage
où les omoplates en socs
plantées dans le sol
les assauts de nos corps
impies
saigneront la terre

Vingt-trois heures

Tu es là. Dans la lumière de chevet à me dire que le monde est trop grand pour toi. La couverture me râpe le menton. Mes mains moites collent contre la peau pliée de mes genoux. J’aimerais bouger, mais je crains qu’au moindre mouvement de draps, tu t’effrites. Que tu te consumes dans l’éclairage orangé. Alors, immobile, j’ai le réconfort enroué. Tu es là. À l’autre bout de la chambre, blotti sous l’alcôve comme si elle pouvait empêcher l’univers de s’effondrer sur toi. En bas, le chef de gare donne trois coups de sifflet. Le train en direction de Paris de vingt-trois heures va partir. Pendant que toi. Tu es là. À me dire que le monde te trouve laid.

vendredi 5 décembre 2008

Café de table

La table est grande. Les livres s’empilent. Les vieilles factures aussi. Tu râlerais. Tu me dirais qu’il n’y a pas moyen d’y voir clair dans mon bordel et que tu as encore perdu tes clés quelque part. Mais ça m’irait. Tout plutôt que la table ronde de la cuisine, trop grande sans toi, là, à me regarder et me dire que j’ai encore forcé la dose pour le café. Que tu vas avoir des palpitations toute la journée au travail et que tu vas suer à en faire des ronds sous les bras de ta belle chemise rayée que tu avais pris la peine de repasser hier soir après les nouvelles. La table s’étire sans toi pour m’écouter te dire un sourire en coin que les palpitations, c’est à cause de moi. Pas du café.

mardi 18 novembre 2008

Terminal

Last call. La voix anonyme brise le silence des après-midi mortes de septembre. Dernier appel. D’un coup, les pas perdus s’emparent du hall et cisèlent les longues entailles de soleil striant le terminal. Ils piétinent, s’égarent un moment et, orchestrés par cette voix sans visage, s’engouffrent dans les mâchoires automatiques des portes d’embarquement. Alors seulement la poussière peut se remettre à scintiller dans la lumière ocrée d’automne. La voix ne chante que pour les rêveurs de départs.

The passengers travelling to Atlantic City please proceed to gate thirteen. Les étapes sont simples. Taxi, hall, gate 13, autocar, taxi, hotel, océan. Simple suite logique.

Mais mardi n’est pas une bonne journée pour partir. Ni pour arriver. Atlantic City ne fait pas rêver. Pas plus que Sainte-Foy ou Ottawa. Entre les rares appels aux départs et les quelques roulements de valises, le grincement de l’escalier roulant emplit tout l’espace. Si l’on abaisse momentanément notre vigilance, si l’on ferme brièvement les yeux, le gémissement mécanique qui paraissait grave et régulier se met alors à striduler, oscillant sans fin contre les tympans. Entraînant le corps dans la bascule, le son se répercute du front au dos de la tête. Les yeux toujours fermés, le tronc se balance au rythme des marches de métal qui défilent et hurlent.

- Pouvez-vous garder ça pendant que je passe au dépanneur ? J’ai les bras en compote.

La voix aigrelette d’une vieille dame brise le magnétisme sonore. Blanche des chaussures jusqu’aux bouts des ongles, elle tourne déjà le dos, trottinant vers le dépanneur de la gare, laissant ses valises choir sur le plancher faussement marbré. Les gens abandonnent si facilement leurs possessions. De toute façon, le vol de bagages, cela n’arrive qu’aux autres. Portefeuille au cuir craquelé, billets d’autocar aller-simple, trousse de soin des ongles, le butin serait pourtant riche. Mais, elle revient bien vite, précédée d’une toux de
fumeuse aguerrie, et s’assied minutieusement sur le simili cuir du siège. Le vol sera pour plus tard, lorsque, attendant son fils en retard au rendez-vous, elle se sera assoupie quelques instants. Pour le moment, absorbée par le billet de loto qu’elle vient d’acheter, elle grommelle entre ses dents.

- Stealer. Maudit stealer… voleur. Mes trois cennes. Sont à moi. Voir que je l’aurais laissé se mettre mes cennes dans les poches.

À petits coups secs, elle gratte les cases, ses doigts balayant méthodiquement les rognures. Elle relève la tête. L’incartade du commis de dépanneur est déjà oubliée. Tous les carrés ont été proprement dévoilés.

- Eille, j’ai un billet gratis ! Je joue pas souvent à ces affaires là. C’est l’fun.

Elle ne dupe personne. Elle sort trois autres tickets de son sac à main –blanc – et se remet à jouer. C’est une habituée. Les débris s’accumulent en flocons légers sur ses pantalons. Ses mains s’agitent, fébriles devant les espaces demeurant encore intouchés.

Les passagers en route vers Saint-Adèle, Mont-Tremblant, Val-Morin sont priés de se présenter à la porte trois.

Toutes les rognures tombent d’un seul coup sur le sol. Elle agrippe ses deux valises blanches d’une main et, ses billets de loto dans la seconde, traverse d’un seul coup la pièce, faisant danser la poussière, heurtant au passage quelques pas encore perdus dans l’après-midi.

Qui êtes-vous ?

Ma photo
On pourrait se dire: à quoi bon continuer, la courbe ne rejoindra jamais l'axe. Moi je dis: on s'en fout. Alors, faute de mieux, je tends vers.