mercredi 11 novembre 2009

Novembre 56

La femme pleure doucement. Ses cheveux bouclés lui collent salement aux tempes et la sueur acide de son front se mêle aux larmes. Il fait une chaleur infernale dans la chambre d’hôpital de Leopoldville. La femme inspire. À chacune de ses grossesses, une fois l’enfant mené à la pouponnière, c’est la même chose. Des larmes lui viennent et l’emportent pendant de longues minutes. La femme s’y abandonne et s’y berce, sans comprendre. La voix de son conjoint qui filtre de sous la porte se perd dans le bruit de la capitale. Une chambre donnant sur le jardin zoologique aurait été beaucoup plus calme, mais elles étaient toutes prises. Il eut beau menacer, fulminer que c’était inacceptable vu leur position, aucune chambre ne s’est libérée. Il doit être en train de téléphoner au pays pour annoncer la naissance de la petite troisième. Les sanglots s’espacent. La femme somnole. Toute cette chaleur l’épuise. Les longs après-midi pluvieux de Bruxelles lui manquent. Ses enfants ne connaissent que cette éternelle poussière qui se glisse au plus profond de la gorge, jusqu’au creux des côtes. Mais elle, elle connaitra autre chose. La femme l’amènera à la Mer du Nord, et elle connaitra alors cette eau glacée qui brûle les pieds. Elle mangera une gaufre le dimanche midi en laissant tomber de la confiture sur son nouveau pull. La femme la réprimandera en la menaçant de ne plus jamais lui en tricoter. Elle ira voir Saint-Nicolas, un peu effrayée par sa longue barbe et sa mitre dorée. Elle ne sera pas une enfant du vent brûlant et des sauterelles obsédantes. Elle sera l’enfant des hautes marées et du vent du nord. La porte s’entrebâille. Il jette un coup d’œil à sa femme, endormie dans la lumière tamisée des rideaux. Lentement, il ferme la porte. Dehors, le soleil est au zénith.

samedi 7 novembre 2009

Août 71

Le vent se lève dans les grands hêtres. Les feuilles crissent, ragent puis hurlent. L’orage n’est pas loin. Personne n’est encore revenu de la plage, elle est seule au chalet. Ils ne tarderont pas. Bientôt les maitres-nageurs siffleront, interdisant l’accès aux vagues. Ils veilleront quelques instants, puis tireront leur chaise loin sur le sable sec, près du boardwalk, pour qu’elle ne soit pas prise par les hautes marées de tempête. Les parasols seront rabattus, les chaises pliées, les planches secouées. En royaumes désertés, les vestiges de châteaux de sable scanderont le relief de la plage, jusqu’à ce que la pluie ait raison d’eux. Assise en indien sur le sol, elle tourne rêveusement les pages du plus récent catalogue de tricot de sa mère. Le tapis du salon frotte sur ses cuisses nues à chaque fois qu’elle remue. Bientôt elle entendra leurs pneus de vélo sur la pierraille blanche du chemin. Paul rentrera, énervé, lui racontant les vagues qu’elle aura ratées, les tonneaux jusqu’au rivage, du sable au fond de la gorge et du sel plein les yeux. Il paradera l’éraflure qu’un rocher égaré lui aura faite le long du flanc. Elle hésite. Elle doit se choisir un modèle de pull pour Noël, mais elle se trouve trop vieille pour ces tricots fantaisistes. Elle préfèrerait porter de jolis cardigans aux mailles minuscules. À travers les branches agitées, des éclats de ciel percent. La lumière est jaunâtre, presque teintée d’ocre. Une lumière de tornade, comme dirait son père. Elle sent le sol frémir. Les pilotis sur lesquels est perché le chalet vibrent sous les bourrasques. Elle referme le catalogue. Bientôt, ils seront là. Elle se couche se le dos. Encerclée de leurs cimes, elle se laisser vaciller auprès des grands hêtres.

dimanche 1 novembre 2009

Novembre 77

Le train a quitté la gare. Le croissant avalé en vitesse au bord du cœur, elle cale sa tête entre le siège et la fenêtre. Les perles de neige fondue luisent dans ses cheveux et gouttent jusqu’à ses genoux. Dans sa main droite, une photo polaroïd finit de sécher. La photo est ratée. Le gris verdâtre du mur et des plafonds de la gare occupe presque l’entièreté du cliché. Seule tache blanche dans le coin supérieur droit, son visage à lui, minuscule et flou. L’appartement lui manque déjà. Le vieux piano blanc, l’ampoule nue au-dessus du lutrin, sa vieille guitare qui traine. L’odeur écœurante qu’a son pull mouillé quand il revient après avoir été acheter des croissants à la boulangerie turque du bas sans prendre la peine de mettre un manteau et que Montréal neige comme elle sait neiger. Elle retourne la photo. Elle a trop attendu avant d’appuyer. L’escalier roulant l’avait déjà emporté et n’a laissé que son visage. Au verso, elle inscrit la date au crayon de plomb, les paroles de Brel en tête. Il disparaît bouffé par l’escalier et elle, elle reste là, le cœur en croix. Elle se met à hurler. Les yeux fermés. La bouche aussi. Elle ne veut plus de ces allers-retours en train. Jeter tout par la fenêtre et laisser le passage régulier des wagons déchiqueter tout contre les rails. Puis y retourner, se blottir contre lui pour écouter le robinet fuir toute la journée. Et se perdre sous les polaroïds de leurs deux corps en croix.

jeudi 29 octobre 2009

Octobre 78

Le téléphone sonne pour la quatrième fois. Elle se retourne en grognant vers le bord du lit. Il n’a qu’à se lever, lui. La cinquième sonnerie se fait entendre. Il se redresse et un courant d’air froid passe entre les draps. Elle les rabat rageusement sur ses épaules et, résignée, elle ouvre les yeux. Il s’étire longuement. Elle écoute les vertèbres de son dos craquer. Le téléphone sonne une autre fois. Il se lève. Les ressorts du matelas se détendent. Sa silhouette se découpe furtivement lorsqu’il passe devant la fenêtre. Ils ont encore oublié de tirer les rideaux. Dans quelques heures, le soleil va la réveiller pour de bon. Elle le regarde s’éloigner dans le couloir pendant que le téléphone sonne encore. Sur la table de chevet, les chiffres du cadran rougeoient. Ça lui donne mal aux yeux. Elle regarde plutôt la photo posée au pied de la petite lampe. Dans la lumière orangée du lampadaire, la photo de famille se dérobe. Elle ne voit que son frère, au centre, tenant fermement le collier de Garçon, leur berger allemand. Au bas de la photographie, un 68 bien rond à la mine de plomb se devine. Dix ans déjà ont passé. Au loin, le téléphone ne sonne plus. Sa mère disait qu’un appel au milieu de la nuit était toujours l’annonce de la mort. Elle se demande pourquoi elle a encore cette photo sur sa table de chevet. Paul n’est plus un petit garçon. Il va même venir la voir à Montréal cet été pour fêter ses dix-huit ans. Elle doit se rendormir. Avant que le soleil n’empêche définitivement le rêve. Elle téléphonera à Paul demain. Lui revient dans le couloir, mais le plancher ne grince pas comme d’habitude sous ses pas. Il marche différemment. Elle ferme les yeux. Expire. Elle rouvre les yeux pour jeter un dernier regard à son frère.

vendredi 2 octobre 2009

Dix juillet mille neuf cent quatre-vingt-quinze

Tu m'avais montré les vagues et raconté les noyades et tu m'avais dit les hélicoptères et les gardes-côtiers. Des flocons d'écume jaunie roulaient jusqu'à mes sandales en cuir il fallait toujours qu'elles soient en cuir ça empêchait les pieds qui transpiraient facilement comme les nôtres de transpirer disait maman. La Côte Sauvage inondait l'automne et j'apprenais ta Bretagne. J'avais les pieds mouillés à cause de l'écume séchée pas de la transpiration maman ne me croirait pas.

mardi 29 septembre 2009

Sept août deux mille neuf

Décarie s’est ouvert la pandore. Accoudée aux rambardes de métal, j’ai pas envie de bouger. Je sais que tu es dans les escaliers. Que tu ne m’attends pas. Je sais que tu es avec elle. Et que vous vous parlez d’amour.

mercredi 16 septembre 2009

Vingt-deux juillet

Le mince filet d’air qui s’engouffra entre le cadre d’aluminium et le panneau de bois lorsqu’il referma lentement la porte d’entrée suffit à la réveiller, encore. Elle garda les yeux fermés et compta. Une seconde, puis dix. À la dix-septième, elle entendit la voiture démarrer. Immobile dans son lit, elle savait la voiture qui reculait dans le drive-way, passait devant sa fenêtre et tournait à droite sur le grand boulevard. Il n’allait jamais par la gauche. Il n’y avait rien qui puisse l’intéresser à gauche. Lorsqu’elle ne perçut plus au loin le cahotement métallique des essieux sous la carrosserie, elle se tourna sur son flanc droit. Elle se rendormirait. Au matin, il serait revenu. Assis dans la cuisine avec son journal, il délaisserait la page des mots-croisés sur la table. Elle s'en saisirait. Ils ne se diraient rien. Sauf bye papa à 7h30.

samedi 25 juillet 2009

Carnet de voyage - 10

Les cordillières éventrées laissent s'évider les pourpres et les ocres jusqu'au fond des gorges des amants.
Suivons la Panaméricaine jusqu'à demain.

mardi 21 juillet 2009

Carnet de voyage - 9

Le vin ne coûte rien, les bars ne ferment jamais, les bottelería non plus, les Chiliens sont beaux. Valparaíso la magnifique.

Dans quelques jours, nous délaisserons l'éclectique Valpo pour la plus rangée capitale.

Une petite cure de désintoxe sera nécessaire. Se purifier après l'excès.

Valparaíso sera regrettée.

vendredi 17 juillet 2009

Carnet de voyage - 8

VALPARAÍSO,
qué disparate
eres,
qué loco,
puerto loco,
qué cabeza
con cerros,
desgreñada,
no acabas
de peinarte,
nunca
tuviste
tiempo de vestirte,
siempre
te sorprendió
la vida,
te despertó la muerte,
en camisa,
en largos calzoncillos
con flecos de colores,
desnudo
con un nombre
tatuado en la barriga,
y con sombrero,
te agarró el terremoto,
corriste
enloquecido,
te quebraste las uñas,
se movieron
las aguas y las piedras,
las veredas,
el mar,
la noche,
tú dormías
en tierra,
cansado
de tus navegaciones,
y la tierra,
furiosa,
levantó su oleaje
más tempestuoso
que el vendaval marino,
el polvo
te cubría
los ojos,
las llamas
quemaban tus zapatos,
las sólidas
casas de los banqueros
trepidaban
como heridas ballenas,
mientras arriba
las casas de los pobres
saltaban
al vacio
como aves
prisioneras
que probando las alas
se desploman.

Pronto,
Valparaíso,
marinero,
te olvidas
de las lágrimas,
vuelves
a colgar tus moradas,
a pintar puertas
verdes,
ventanas
amarillas,
todo
lo transformas en nave,
eres
la remendada proa
de un pequeño,
valeroso
navío.
La tempestad corona
con espuma
tus cordeles que cantan
y la luz del océano
hace temblar camisas
y banderas
en tu vacilación indestructible.

Estrella
oscura
eres
de lejos,
en la altura de la costa
resplandeces
y pronto
entregas
tu escondido fuego,
el vaivén
de tus sordos callejones,
el desenfado
de tu movimiento,
la claridad
de tu marinería.
Aquí termino, es esta
oda,
Valparaíso,
tan pequeña
como una camiseta
desvalida,
colgando
en tus ventanas harapientas
meciéndose
en el viento
del océano,
impregnándose
de todos
los dolores
de tu suelo,
recibiendo
el rocío
de los mares, el beso
del ancho mar colérico
que con toda su fuerza
golpeándose en tu piedra
no pudo
derribarte,
porque en tu pecho austral
están tatuadas
la lucha,
la esperanza,
la solidaridad
y la alegría
como anclas
que resisten
las olas de la tierra.

Neruda

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On pourrait se dire: à quoi bon continuer, la courbe ne rejoindra jamais l'axe. Moi je dis: on s'en fout. Alors, faute de mieux, je tends vers.